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Le courage, c’est peut-être « çà »


Comment vous est venue cette idée folle de traverser tous les continents en courant ?

Serge Girard : En lisant un roman : « La grande course de Flanagan », qui retrace la première traversée des USA en courant, en 1928, entre Los Angeles et New York.

Quelle traversée avez-vous préférée : les Etats-Unis, l’Amérique du Sud, l’Afrique, l’Eurasie, l’Océanie ?

Les 5 ! Mais la dernière traversée (entre Paris et Tokyo) est quand même celle qui m’a le plus marquée, car elle a été plus longue. On a traversé 19 pays et comme je suis un passionné, plus ça dure, meilleur c’est.

Comment vous êtes-vous entraîné pour cette course ?

Préparation physique : j’ai couru environ 80 km tous les deux jours avant le départ. Préparation psychologique : j’ai eu recours à la sophrologie.

Je suppose que vous avez enduré tous les climats durant cette traversée ? C’est quoi le plus dur : le chaud ou le froid ? Et comment se prépare-t-on à ces changements de température ?

Le plus dur, c’est le chaud puisqu’on ne peut rien faire contre. Une fois qu’on a enlevé tous les vêtements… On peut en revanche se protéger du froid avec des vêtements prévus pour. Mais le plus difficile a été le taux d’humidité très élevé au Japon (86 %). C’était presque comme courir dans l’eau !

A quelle vitesse avez-vous couru ?

Les vitesses ont varié entre 7 et 10 km/h. Cela dépendait bien sûr du profil de l’étape, de la température et aussi du vent car on a connu des vents à plus de 100 km/h.

« Mizuno m’a fabriqué 50 paires de chaussures sur mesure pour l’évènement »

A quoi pensiez-vous lorsque vous courriez pendant 10 heures ?

Question difficile… Je pensais à beaucoup de choses. En tant que père de famille : à mes enfants mais aussi à mes parents, à mes futurs projets. Et puis je suis un passionné de mathématiques alors je m’amusais à calculer des racines cubiques ou des fonctions primitives de fonctions dérivées !

Tout d’abord, bravo Serge. Une question : comment faisiez-vous pour vous alimenter pendant la course ? Vous vous arrêtiez ?

Les ravitaillements se faisaient tous les 4 km, en liquide et en solide. Je prenais une minute de marche pour m’alimenter.

Y avait-il une équipe pour vous suivre ?

Oui, il y a eu en tout 21 personnes qui se sont relayées. Les équipes étaient composées de 4 à 6 personnes et nous avions entre deux et trois véhicules suiveurs.

Avez-vous eu des « bobos » : ampoules, crampes… voire plus grave ?

Pas de pathologies particulières. Aucune ampoule, quelques débuts de tendinite, une côte fêlée lors d’une chute, mais rien de grave…

Votre meilleur souvenir ?

Le jour du départ ! Le plus mauvais, c’est le jour de l’arrivée, parce que tout s’arrête. Il faut revenir à la vie moderne et ce n’est pas forcément ce que je préfère.

Une journée-type de Serge Girard : ça donnait quoi ?

Pour la deuxième partie de course : lever à 3h30, début de la course à 4 h, 11 heures de course par jour, repas du soir, douche, massages et 9 heures de sommeil. Une vie de « moine » !

Où dormiez-vous le soir ?

Pour la moitié de la course, dans le camping car, l’autre moitié dans les hôtels.

Qu’est-ce qui vous a le plus manqué pendant votre périple ?

Rien. Finalement, c’est cette vie de nomade que j’aime. Et c’est quand je suis de retour à la maison que la vie nomade me manque.

« Une telle expédition : c’est 90 % de mental et 10 % de physique »

Comment vos proches ont-ils vécu cette course ? Etaient-ils inquiets ?

Oui, ma maman était inquiète, comme toutes les mères… Mes enfants ont partagé l’aventure avec moi via le Net, excepté Thomas (mon 2e fils), qui est venu en tant que suiveur pendant 4 semaines. Et mes deux autres garçons, Sébastien et Nicolas, étaient présents à Tokyo à l’arrivée.

Je suis admirative de ce que vous avez fait. Quelles sont les qualités nécessaires pour faire ça (physiques et psychiques) ?

Une seule qualité pour moi : avoir envie. Car c’est 90 % de mental et 10 % de physique. Comme beaucoup de choses dans la vie, il suffit de vouloir quelque chose pour arriver à ses fins.

Quel est le plus beau pays que vous ayez traversé ?

Sur les 19 pays, la Turquie, l’Iran et le Japon m’ont énormément marqué. La Turquie et l’Iran essentiellement pour l’hospitalité et la gentillesse des gens. Le Japon pour le grand respect de ce type d’effort.

Pendant la course, quelle est la rencontre qui vous a laissé le meilleur souvenir ?

La rencontre avec un groupe d’enfants en Turquie. Ces derniers partaient à l’école à pied, environ 2 km, et nous avons partagé un bout de route ensemble.

Comment finance-t-on un tel projet ? Sponsors ? Economies personnelles ?

Essentiellement par les sponsors. Cependant, sur certaines traversées, j’ai été obligé d’autofinancer une partie de la course.

J’ai lu que vous aviez perdu 10 kilos. Comment allez-vous aujourd’hui ? Avez-vous récupéré ?

Je vais bien. Je continue de courir chaque jour et, pour l’instant, je ne grossis pas trop. J’ai besoin d’aller courir chaque jour, c’est comme une drogue.

Vous avez toujours votre podomètre au poignet : c’est une manie de compter les kilomètres à pied ? Au vu de votre « montre », vous repartez du studio en courant ?

La montre Garmin m’a permis d’enregistrer toutes les données pendant 9 mois : altitude, pulsations cardiaques, calories nécessaires chaque jour, distance parcourue, vitesse… Je vais vous décevoir car je suis venu à L’Internaute en voiture et je vais repartir en voiture…

« Pendant la course, je m’amusais à calculer des racines cubiques »

Combien de paires de chaussures avez-vous utilisé ?

Mizuno a fabriqué 50 paires de chaussures pour l’évènement. J’en ai réellement utilisé 30. Je peux donc encore courir un petit moment avec les 20 paires qu’il me reste.

Votre « convoi » attirait-il les foules partout où vous passiez, ou étiez-vous seul 95 % du temps ?

Nous n’avons pas attiré les foules. D’ailleurs nous préférons la discrétion, et moi-même j’adore la solitude sur mon « ruban d’asphalte ».

Est-ce qu’à un moment, vousvous êtes dit : « C’est trop dur, j’arrête » ?

Non, jamais. Par contre, il y a eu des jours où j’avais l’idée de ne faire que 40 ou 50 km. Heureusement, l’équipe était là pour me motiver afin de garder la moyenne supérieure à 73 km par jour.

Que fait-on dans l’année qui suit un tel effort ? Qui vous faisait des massages journaliers ?

C’est Laure, ma compagne, qui est kinésithérapeute, qui me massait. J’ai donc su joindre l’utile à l’agréable !
Dès qu’on rentre d’une telle expédition, on commence la création du film, qui sortira en novembre, et la rédaction du livre qui sortira en fin d’année aussi. De plus, je prépare une centaine de conférences dans toute la France. Et, bien évidemment, je pense déjà au prochain projet, tel un marin qui arrive au port mais qui n’a qu’une idée : repartir au plus vite.

Quel est votre prochain projet ? L’Antarctique ? Qu’est-ce qui vous motive à pousser encore plus loin vos exploits (je pense à votre projet de tour du monde) ?

L’Antarctique a été abandonné pour des raisons techniques (trop difficile de courir sur la glace, à moins d’être un manchot). Je vais donc rester sur un rêve d’enfant : faire le premier tour du monde en courant, sans un seul jour de repos. Cela sera mon challenge Vendée Globe sur la terre.
Je parle souvent de l’ivresse de l’effort, cet effort qui multiplie vos sensations par 100 ou par 1000, qui fait que les paysages sont 1000 fois plus beaux. Les rencontres, même les plus éphémères, sont aussi beaucoup plus belles dans l’effort. J’ai besoin de difficulté pour sentir que j’existe et si c’était facile, ce ne serait pas aussi beau.

« Il faut le dire : cette Terre est belle. Et j’ai rencontré des gens exceptionnels, très hospitaliers »

Quelles étaient les conditions à respecter pour que votre record de la course la plus longue soit validé ?

La plus importante : aucun jour de repos.

Depuis quand faites vous de la course à pied ?

J’ai commencé à l’âge de 30 ans. Et j’ai fait mes premières courses de grand fond à 40 ans.

Participez-vous encore à des courses « normales » (20 km, marathons…) ? Aura-t-on la chance de vous croiser sur une telle course ?

Peut-être pas sur des 20 km ou des marathons, parce que je suis trop lent, vous seriez loin devant moi ! Mais plutôt sur des courses comme l’Ultra trail du Mont-blanc [158 km autour de la montagne]. Finalement, je me suis aussi aperçu que j’aimais énormément la solitude, et j’ai de plus en plus de mal à courir en groupe.

Vous considérez-vous comme un surhomme ? Comment expliquez vous être le seul à tenter des aventures aussi folles ? Connaissez-vous d’autres personnes qui seraient capables d’en faire autant ?

Je n’ai pas de sang vert dans les veines, je ne viens pas d’une autre planète… Je suis le commun des mortels et, en faisant ces traversées, j’ai simplement voulu montrer que tout le monde pouvait le faire. Enfin, ceux qui ont vraiment envie de le faire. Rien n’est impossible pour l’être humain, il n’y a rien de plus fort que la volonté de l’homme.

30 ans c’est tard pour se mettre à la course à pied… Comment est-ce venu ?

Je pense que 30 ans c’est l’âge moyen des gens qui viennent à la course à pied. Pour moi, c’est le bon âge car il faut une certaine forme d’humilité, de patience, que l’on n’a pas forcément à 20 ans. Ceci n’empêche pas les gens de 20 ans de pratiquer la course à pied !

Vers 30 km, en général, il y a un « mur » que les marathoniens connaissent bien. Y êtes-vous sensible ?

Le mur, pour moi, a souvent été proche des 55-60 km sur une journée de 75 km. Et c’est là où le mental joue à 150 %.

Comment se remotive-t-on dans ces cas là ?

L’envie d’aller au bout de ce défi est la principale motivation. Pour moi bien sûr, mais aussi pour toute l’équipe qui m’assiste. Et puis souvent, je pense à tous ces coureurs qui m’adressent des messages en me disant « On aimerait tant être à ta place ». Je sais que je suis un privilégié et juste pour cela, je n’ai pas le droit d’abandonner. D’ailleurs, il y a une phrase que j’aime beaucoup, je ne sais pas de qui elle est : « Dans toute tentative, il n’y a jamais d’échec, il n’y a que des abandons ».

« Je n’ai pas de sang vert dans les veines, je ne viens pas d’une autre planète »

D’autres sportifs ont-ils tenté l’expérience avant vous ?

Sur Paris-Tokyo, non. Mais sur la traversée des USA et de l’Australie, oui.

Viendrez-vous en Colombie un jour ?

C’est curieux parce que nous avons fait une longue interview avec une radio colombienne avant mon départ, et j’aimerais vraiment courir la Colombie. C’est certainement un des plus beaux pays du monde.

Etes-vous soutenu par AGF ? Comment vous voient vos anciens collaborateurs aujourd’hui ?

Oui, bien sûr. AGF est un des deux sponsors principaux. Ce ne sont pas encore mes anciens collègues, du moins je l’espère ! [Serge est encore salarié par AGF]. Ils me voient pour certains comme un illuminé, pour d’autres comme un modèle.

Quelles « leçons » tirez-vous de cette course ? Qu’est-ce que vous en retenez ?

Plus on s’éloigne du monde moderne, plus on retrouve présentes les valeurs humaines telles que l’hospitalité, la convivialité, la gentillesse. Je crains que le modernisme effréné que l’on vit depuis 150 ans ne se fasse au détriment de ces valeurs qui sont la base de l’humanité.

Comment se fait votre retour à « la vie normale » ? Je crois que vous n’êtes pas fan de la « société de consommation » comme on dit…

Finalement, je ne sais pas si je reviens vraiment à la vie « normale ». Car quand j’ai passé la ligne d’arrivée à Tokyo et qu’à 50 mètres de celle-ci, je voyais inscrit « Finish line », je savais que de l’autre côté de cette inscription, il y avait écrit « Ici commence le nouveau projet ». Finalement, je suis toujours dans mon monde. Soit je cours, soit je prépare l’évènement futur.

Quel a été le budget total pour l’organisation et la réalisation de ce périple ? Comment avez-vous été financé ?

Budget total : 400 000 euros. Financé principalement par AGF et Mizuno, et par d’autres partenaires tels que la ville du Havre, Delage Expansion et Garmin.

« Le budget total de cette aventure était de 400 000 euros »

Les « produits dérivés » de vos formidables exploits permettent-ils de vivre? Ou les sponsors financent-ils votre vie « hors course » aussi ?

Les produits dérivés ne me permettent pas de vivre. J’ai besoin du soutien de mes partenaires.

Ces aventures sont-elles aussi l’occasion de soutenir des œuvres caritatives, telles que l’UNICEF, etc…?

Gros débat : j’ai pris comme ligne de conduite de ne pas me servir de telles associations pour augmenter ma médiatisation. Je préfère intervenir discrètement et personnellement auprès de certaines associations.

Peut-on aujourd’hui vous qualifier de coureur professionnel ?

Une réponse de Normand : oui et non. Oui, parce que les budgets des courses sont élevés. Non parce que je n’ai pas la prétention d’avoir les capacités physiques suffisantes pour être « professionnel ».

Quel a été l’accueil des personnes que vous avez rencontrées ? Comprennent-elles le but de votre voyage ? D’ailleurs quel est-il ?

Le but de mon voyage est très égoïste : trouver du plaisir dans la course que j’entreprends, toujours ce goût de l’effort. Il est vrai que tout le monde ne comprend pas ou n’admet pas cette démarche. Les rencontres que j’ai pu faire lors de cette traversée ont été des rencontres très simples mais très fortes et je n’ai pas eu besoin d’expliquer ce que je faisais.

Etes-vous à l’origine du parfum « Paris Tokyo » que le parfumeur Battini a créé suite à votre exploit ?

Je ne suis pas au courant. D’ailleurs, je ne porte jamais de parfum… Mais je suis très flatté.

Exceptionnel ce parcours, quelle est votre limite ? Quel serait le parcours de votre « tour du monde » ?

L’idée générale serait de partir de Tokyo, de passer par Los Angeles, New York, Londres, Paris, Moscou, Vladivostok, Sapporo, et d’arriver à Tokyo. Environ 24 000 km, durée : 365 jours.

Faire ce genre d’effort : c’est aller au-delà de la souffrance?

La souffrance, c’est quelque chose de subi. Moi, je ne souffre pas car je suis volontaire. Bien sûr, il y a des maux mais tout cela n’est rien par rapport à certaines maladies ou handicaps contre lesquels des personnes doivent lutter une vie entière. Et souvent, je m’inspire du courage de ces gens dans les moments difficiles.

« Je pense déjà au prochain projet, tel un marin qui arrive au port mais qui n’a qu’une idée : repartir au plus vite »

Pourquoi avoir choisi le Japon?

Pour des raisons de sponsoring d’abord. Mais après avoir passé 8 semaines au Japon et parcouru près de 4 000 km, ce pays restera définitivement un des plus beaux souvenirs de ma vie, tant l’accueil de la population et le respect de ce type d’effort ont été grands.

Courir pour aller au Japon, vous avez à ce point peur de prendre l’avion !

Il est vrai que les avions ne mettent que 12 heures. Moi j’ai mis 8 mois et demi. Mais c’est tellement plus beau en bas qu’en haut…

Avez-vous déjà le titre du livre?

« Le marin des continents ». Lorsque j’étais enfant, je voulais être marin. Je rêvais de traverser les océans, et finalement je traverse les continents. Je suis l’homme le plus heureux du monde.

Serge Girard : Je vais citer une interrogation de Freud. « Et si la Terre était l’enfer d’une autre planète ? » Je crois qu’après avoir traversé tous les continents, je peux vous assurer que la Terre est certainement le paradis pour toutes les autres planètes. Cette Terre est si belle, les gens rencontrés sont si pacifiques, si hospitaliers qu’il faut de temps en temps le dire car bien trop souvent on montre la planète et les humains sous un côté négatif. Mais sachez que le contraire existe.

Pour connaître les dates des conférences et les projections du film, vous pouvez vous connecter sur le site http://www.sergegirard.com Toutes les dates seront en ligne d’ici un mois. Merci, à bientôt !

En savoir plus : la présentation de Serge Girard

http://www.sergegirard.com

Marie Rialland, L’Internaute

Magazine Sport Envoyer |
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3 Réponses

  1. Super intéressant , ça me rappelle aussi ce centenaire qui a battu son propre record à vélo , il ne peut pas s’empecher de rouler non plus .
    Bonne soirée
    Bisous

    février 4, 2014 à 19 h 46 min

  2. Quelle énergie et surtout quelle volonté, je comprends qu’il continue à courir, s’arrêter d’un seul coup son organisme aurait l’impression de ne pus être utilisé, il pourrait en tomber malade.
    Bises

    février 4, 2014 à 17 h 28 min

  3. Merci pour ce magnifique partage si intéresant Geneviève !
    Bonne nuit,
    Bises.

    février 3, 2014 à 21 h 34 min

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